News Index
Par Arturo Pallardó

« Notre groupe s’est bâti sur une promesse d’ouverture de nouvelles lignes comme alternative au transport aérien. »

Publié mars 15, 2018

À propos de Corsica ferries-Sardinia ferries : Le groupe Corsica ferries, d’abord dénommé Corsica Line, a été fondé en 1968 par le bastiais Pascal P. Lota. Première compagnie privée à relier l’Italie à la Corse, elle a connu une croissance exponentielle et a ouvert une multitude de lignes ces cinquante dernières années. Première compagnie sur la liaison Continent-Corse, Corsica ferries-Sardinia ferries ouvre de nouvelles voies tout en confortant ses bases, vers la Sardaigne notamment.

À propos de Pierre Mattei : Diplômé de l’ESSEC en 1988, Pierre Mattei n’était pas destiné à devenir le dirigeant d’une grande compagnie de transport maritime. Après des débuts dans la banque, il rejoint pourtant Corsica Ferries en 1988 comme contrôleur de gestion. 30 ans plus tard, devenu PDG, son histoire avec Corsica-ferries continue.

Pour commencer, parlez nous un peu de vous, de votre parcours. Qu’est ce qui vous a inspiré et donné envie de vous engager dans l’industrie du transport maritime de passagers ?

C’est une longue histoire. Au départ, je n’étais pas destiné à travailler dans ce domaine. Je vivais à Paris et je me préparais à débuter ma carrière dans le secteur bancaire. Mais en 1988, j’ai été contacté par un intermédiaire familial pour travailler chez Corsica Ferries comme contrôleur de gestion. Je suis arrivé jeune dans cette entreprise, où j’ai gravi les échelons : de contrôleur de gestion je suis devenu directeur financier, puis Directeur Général en 1993 et Président du Directoire en 1998. Je n’ai pas quitté le groupe depuis mon arrivée, il y a 30 ans cette année. Une année importante à plus d’un titre étant donné que le groupe fête, par ailleurs, son cinquantième anniversaire.

Ma rencontre avec Pascal Lota, le fondateur, fut évidemment déterminante. Nous avons formé un binôme très soudé qui a su surfer sur la vague d’une croissance importante de nos activités, grâce à des choix stratégiques déterminants qui nous ont permis de nous développer. Dans le courant des années 2000, nous sommes ainsi devenus la première compagnie de transport de voyageurs pour la Corse.

Culturellement, quelles sont les conséquences de la cession du groupe aux managers ?

Monsieur Lota est décédé il y a maintenant deux ans et avec des managers associés, j’ai organisé le rachat de l’entreprise. Depuis bientôt un an, nous sommes actionnaires de l’entreprise. Cela s’est fait naturellement, en harmonie avec la famille Lota qui nous a vendu le groupe. Les managers, qui ont repris la société avec moi, ont participé à son développement, ils sont attachés à cette entreprise et ils comprennent la culture de Corsica Ferries. Notre objectif est de poursuivre l’oeuvre de Monsieur Lota.

Votre compagnie connaît une croissance intéressante. Quels sont les principaux atouts du modèle du groupe Corsica ferries-Sardinia ferries et qu’est ce qui vous différencie de vos concurrents ?

Les mots « ouverture » et « alternative » nous définissent et sont les clés de notre succès.  Il s’agissait dans les premières années de contourner le monopole de Pavillon entre la Corse et la France continentale en passant par l’Italie et en imaginant que les Français passeraient par ce pays pour rejoindre la Corse. Paradoxalement, le voyage Paris-Gênes est plus rapide que Paris-Nice et la distance maritime entre la Corse et l’Italie est plus courte qu’entre cette île et le reste de la France. Ce fut un échec en ce qui concerne le marché français, notamment du fait des conditions de voyage difficiles entre la France et l’Italie. Avant l’ouverture des frontières, la multiplication des contrôles et les moyens de transport routiers peu agréables rendaient le périple difficile. Toutefois, ce fut un succès en ce qui concerne les touristes étrangers, d’abord allemands puis italiens.

À la fin des années 1980, le marché italien a toutefois commencé à s’essouffler. Nous nous sommes alors préparés à la libéralisation du trafic des passagers vers les îles européennes que le Règlement européen de 1992 annonçait. Nous avons bâti une stratégie sur dix ans. L’ouverture à la concurrence était une opportunité que nous voulions absolument saisir. Nous avons ainsi cassé le monopole entre l’Italie continentale et la Sardaigne et entre la France continentale et la Corse. Nous savions que ce triptyque public-monopole-subventions allait s’arrêter, nous nous sommes organisés et nous avons investi, avec notamment l’achat et la conception de nouveaux navires plus rapides. Notre modèle alternatif se rapproche d’ailleurs de la logique low-cost : il se base sur des ports moins chers, des fréquences plus rapides, une utilisation de plateforme web, des prix plus bas, tout en conservant un haut niveau de services à bord.

Notre groupe s’est également bâti sur cette promesse d’ouverture de nouvelles lignes comme alternative au transport aérien. Depuis la création de l’entreprise en 1968, nous avons ouvert des lignes pour des destinations où il ne semblait pas judicieux de s’aventurer. Et cela ne concerne pas uniquement la Méditerranée, que nous connaissons bien. Nous sommes allés dans les Caraïbes, au Venezuela, dans la Manche. Tous les armateurs que vous interrogerez aujourd’hui vous répondront que la gestion d’un groupe de transport maritime exige de se déplacer, de ne pas avoir peur de sortir de son pré-carré. C’est l’essence même de notre activité. Nous avons nos bases, mais en fonction des opportunités et des partenariats, nous nous déplaçons. Nos lignes constituent dès lors une alternative, d’abord à un modèle précédent de compagnies concurrentes, puis à un modèle précédent de type de transport.

La libéralisation a donc été un tournant majeur pour votre compagnie. Comment expliquez-vous que d’autres acteurs n’aient pas réussi à vous emboîter le pas ?

Nous avons été les premiers à mettre en application le Règlement européen de 1992, en mars 1998. Ce Règlement ne pouvait entrer en application qu’en 1998 pour les pavillons et 2001 pour la fin des conventions. Les législateurs européens ont en effet laissé un délai aux compagnies étatiques en place pour qu’elles s’adaptent. Chez Corsica ferries, nous avons suivi le déroulement juridique dès le début des années 1990. Nous avons utilisé ce temps d’adaptation pour investir, pour préparer les marchés, pour envoyer des commerciaux dans les agences, pour commencer à vendre des billets sur internet ainsi que pour se connecter à l’ensemble du marché, alors même que nous n’avions pas encore de ligne directe.

Les autres compagnies n’en ont pas profité et ont préféré essayer de se protéger en entravant la mise en place de cette Réglementation.

Les trois grandes compagnies d’État, en Espagne, en Italie et en France ont disparu ou ont été rachetées. Cette anticipation nous a donné un avantage et ainsi, nous avons été le premier pavillon italien à faire la ligne entre la France et le territoire corse.

Notre seul erreur a été de miser sur une libéralisation appliquée au début des années 2000, alors qu’il aura finalement fallu attendre les années 2010. Nous avons subi des dommages, mais qui n’ont pas empêché notre progression. Nous sommes d’ailleurs la première compagnie sur la Corse depuis 2003-2004.

Nous sommes en 2018, une année charnière et anniversaire pour votre groupe. Quelles sont les évolutions auxquelles il faut s’attendre ? Quels jugements portez-vous sur l’avenir de votre groupe et du transport maritime ?

Notre marché est en croissance permanente, avec des ouvertures de lignes. Nous avons dans notre ADN cette recherche constante d’innovation. Nous avons ouvert une ligne entre la France et la Sardaigne qui a extrêmement bien marché. La Sardaigne est notre marché fort, en particulier au départ de la France. Nous allons continuer sur cette voie en ouvrant des nouvelles lignes pour les Baléares depuis la France. Il est aussi important de noter que nous sommes très flexibles, en évitant par exemple d’attribuer un navire sur une ligne spécifique.

Vous nous avez parlé de l’adaptation de Corsica ferries aux nouvelles technologies, notamment l’avènement d’internet, et des opportunités que votre plateforme de vente peut apporter. Comment votre plateforme a-t-elle évolué pour répondre aux attentes de vos clients, notamment pour les clients étrangers ?

Il faut bien comprendre que les compagnies de transport maritime de voyageurs proposent un produit spécifique. Contrairement aux forfaits que bâtissent les tour opérateurs, nous ne sommes qu’un élément du séjour, élément que les voyageurs achètent souvent en direct sur le site internet en paiement sécurisé avec carte de crédit. Nos ventes internet se sont développées rapidement. Cela a aboli les frontières, notamment monétaires.

Nous avons donc changé de stratégie récemment. Nous étions naturellement multi-devises. Mais nous donnons désormais à nos clients seulement la possibilité de payer en euro. Par ailleurs, nos ventes dépendent de la nationalité de nos voyageurs. Les Français et les Allemands utilisent par exemple notre site web pour une large majorité d’entre eux, même si nous conservons une part de B2B. En Italie, une majorité de nos ventes passent par les agences de voyages.

En général (et c’est une question que nous posons à tous nos interviewés), quel est le plus grand défi auquel doit faire face l’industrie du Voyage ?

L’acceptabilité des populations est un enjeu. Le tourisme se développant, il faut trouver un équilibre. Des îles comme Majorque ou Capri exigent que nous trouvions un équilibre entre la pression touristique et l’acceptabilité des populations locales pour que l’harmonie des lieux soit conservée.

Les professionnels de l’industrie touristique doivent être attentifs à ces sentiments et doivent penser des solutions afin de minimiser l’impact du tourisme, notamment environnemental. Nos clients ont, par exemple, la possibilité de faire une compensation carbone. Nous avons créé à ce titre une forêt Corsica Ferries au Pérou que nos voyageurs peuvent voir grandir. Nous travaillons aussi avec les populations locales et leurs élus pour expliquer les avantages du tourisme pour des régions qui en vivent.

Avatar

Laisser un commentaire

*